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Mardi, Juin 27, 2017
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Avocats sans frontière et la sécurité en Haïti

Le séisme a fait la une de tous les média voilà près de deux mois. Les chiffres sont accablants: 222 517 victimes; 310 900 blessés; 606 000 personnes vivants dans des abris spontanés. Des chiffres qui font frissonnés lorsqu’on les compare aux 503 492 habitants de la Ville de Québec.

Alors quel défi de taille de rebâtir un pays qui souffrait d’innombrables maux avant d’être frappé de plein fouet par cette récente tragédie. Dans le cadre d’un colloque sur le Mois de l’Histoire des Noirs, M. Roberson Édouard, professeur à l’Université d’État d’Haïti et gestionnaire de l’Observatoire national de la violence et de la criminalité (Haïti), énumérait une liste d’insécurités que le peuple haïtien endurait déjà. Que ce soit l’insécurité alimentaire, sanitaire, écologique, sociale, publique ou économique, elles sont toutes aussi graves les unes que les autres. Il décrit l’insécurité comme étant «l’état et le sentiment d’un groupe de personnes de ne pas être à l’abri de tout danger, risque ou préjudice, soit l’absence totale de protection contres les effets des aléas de la vie.»

Pour ce qui est de l’insécurité sociale et publique, un groupe d’avocats de Québec ont tout de suite compris l’urgence et n’ont pas hésité pour prêter main forte à leurs confrères et consoeurs. Avocats sans frontière (ASF), ayant pignon sur rue à Québec s’implique depuis au moins quatre ans sur le terrain en Haïti. Ayant seulement huit employés à temps plein, la grande majorité des collaborateurs sont des bénévoles. Organisme à but non lucratif, ils ont pour mission de soutenir la défense des droits des personnes les plus vulnérables dans les pays en voie de développement ou en crise, notamment par le renforcement des intervenants de la justice et particulièrement les avocats. Ils comptent parmi leurs missions, des projets au Nigéria, au Guatémala, en Haïti, en Colombie, ainsi que certaines interventions devant la Cour suprême du Canada.

Avant que le séisme ne frappe l’île, un projet visant à réduire la détention provisoire abusive devait débuter en janvier 2010.   Le 15 février 2010, Me Pascal Paradis, directeur d’ASF, et une collègue, Mme Mélinda Madueno, partaient en mission de deux semaines pour évaluer les besoins du système judiciaire et de la communauté juridique à Port-au-Prince. «Un plan d’action doit être mise en place le plus vite possible » explique Me Paradis, « la justice et la sécurité sont aussi des besoins primaires».

De telles initiatives illustrent bien ce à quoi le professeur Édouard faisait référence lors du colloque. «Il faut s’éloigner de la réalité actuelle pour que le peuple se reprenne en main.» L’aide en Haïti doit arriver en trois étapes : une aide humanitaire d’urgence, une reconstruction, et un plan de développement du pays. Il pèse ses mots, selon lui « Toute démarche est vaine si on ne fait pas de la sécurité des Haïtiens l’épine dorsal du plan d’intervention.»

Présentement, l’argent devant servir à la reconstruction en Haïti provient de deux sources: les transferts d’argent de la diaspora, et l’aide internationale. «Sans une étroite coordination et organisation, cet argent ne permettra pas à la situation de changer », insiste professeur Édouard. «C’est comme le programme onusien de Cash for Work (en référence à l’initiative de verser des sommes d’argent aux individus en échange de certains travaux). Si les gens ne sont pas encadrés et s’ils ne se sentent pas en sécurité, l’argent ne durera pas.»

Ce concept, ASF l’a bien compris. Profitant du déplacement pour amener du matériel de premières nécessités à leurs vis-à-vis haïtiens, les avocats québécois participant à ces projets ont comme objectifs de partager leurs expertises pour outiller la communauté juridique.

Le tremblement de terre a détruit le palais de justice, le parlement, la prison centrale, le palais national, de nombreux ministères, ainsi que 80% des écoles pour ne nommer que quelques institutions. Des ministres et bien des hauts fonctionnaires sont également décédés. Haïti ne possède qu’une police nationale et les forces des Nations Unies ont été durement touchées. Il y a donc moins de personnes pour faire le travail, moins de ressources mais de plus lourdes charges. L’équipe ASF s’est déplacée pour établir quelles interventions seraient mises en place dans les prochains mois. Me Paradis qui a répondu à l’appel des partenaires haïtiens souligne que: «C’est maintenant qu’il faut préparer les projets de reconstruction du système de justice. Ces projets ne se mettent pas sur pied du jour au lendemain.»

Certains peuvent être sceptiques quant aux conseils ou aux solutions venant d’ailleurs. Toutefois, professeur Édouard croit que c’est justement ce dont le pays a besoin, soit de reconstruire un État moderne et souverain avec des assises qui favorisent les valeurs d’égalité et d’inclusion. Il faudrait repenser la société haïtienne. Les avocats peuvent évidemment jouer un grand rôle pour appuyer le gouvernement et remettre le système de justice en place. Avec une aide d’ASF telle que la création de tribunaux mobiles ou la gestion et la prévention de conflits à naître, il est tout de même primordial de coordonner les efforts des différents acteurs de l’aide internationale et de la société haïtienne.

Ainsi, croit le professeur Édouard, «Haïti pourra vivre sa révolution tranquille, comme le Québec l’a fait.»